Les censeurs français traquent les enfants porteurs de trisomie 21

Version française de l’éditorial de Sohrab AHMARI paru dans le Wall Street Journal du 24 mai 2017 

Il y a beaucoup à apprendre d’une société en observant ce qu’elle censure. A l’époque, l’Union Soviétique s’était donnée beaucoup de mal pour cacher la vérité sur la liberté et la prospérité de l’Europe de l’Ouest. Aujourd’hui, c’est le gouvernement communiste chinois qui supprime ses crimes de la mémoire collective, en particulier celui du massacre de Tiananmen. Tandis que dans mon pays d’origine, l’Iran, l’obsession actuelle vise à cacher le corps de la femme.

Et puis, il y a la France. Ce pays où le gouvernement a interdit la diffusion d’une vidéo d’intérêt général dans laquelle des enfants porteurs de trisomie 21 expliquent le bonheur de grandir avec une paire de chromosomes en plus. La décision a engendré une polémique qui pourrait bientôt arriver devant la Cour Européenne des Droits de L’Homme.

La vidéo de 2014, « Chère Future Maman », s’adresse aux futures mamans qui viennent tout juste d’apprendre que leur enfant est porteur de trisomie 21. « Chère future maman » commence l’un des enfants. « N’aie pas peur », enchaîne le second. « Ton enfant pourra faire beaucoup de choses. » « Il pourra te faire un câlin. » « Il pourra courir jusqu’à toi ». Et ainsi de suite.

Plusieurs associations européennes travaillant sur la trisomie 21 se sont réunies pour promouvoir la vidéo. Parmi ces associations, la Fondation Jérôme Lejeune, du nom du Professeur qui découvrit le lien entre la présence d’un chromosome supplémentaire et la trisomie 21, et qui partit en guerre contre le diagnostic prénatal et l’avortement des bébés porteurs de trisomie 21.

Dans une interview, le président de la Fondation, Jean-Marie Le Méné, m’apprend  qu’ « en France, le dépistage systématique des grossesses présentant un risque élevé de trisomie 21 aboutit à 96% de fœtus avortés diagnostiqués comme porteurs de trisomie 21 ». Il craint que l’arrivée de nouveaux tests permettant un dépistage plus précoce et plus précis ne fasse augmenter ce taux à 100%, éradiquant ainsi une catégorie toute entière de la population.

D’où la vidéo “Chère Future Maman”. A sa diffusion en mars 2014, pour la journée mondiale de la trisomie 21, la vidéo bat les records de « partage » sur les réseaux sociaux en 24 heures. Matteo Renzi, premier ministre Italien de l’époque, fût l’un des millions de personnes à la partager.

En France, trois chaines acceptent de la diffuser en tant que service public. Les retours sont excellents jusqu’ à l’été, où le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (le CSA) publie deux recommandations interdisant la vidéo. Le Conseil affirme que la décision est prise en réaction à des plaintes reçues des auditeurs.

Ce n’est qu’après que la Fondation Jérôme Lejeune ait fait appel aux services d’un avocat, en décembre 2014, que l’ampleur du nombre de plaintes fut connu. Il n’y en avait que deux.

La première était en opposition avec la vision anti-avortement défendue par la Fondation plutôt qu’avec la vidéo en elle-même. La seconde avait été émise par une femme qui avait mis fin à sa grossesse après avoir reçu un diagnostic positif concernant la trisomie 21. Elle écrit qu’elle continue de pleurer l’enfant chaque jour. Utilisant le langage courant de la censure aujourd’hui, elle ajoute qu’elle trouve la vidéo « violente » à regarder.

La Fondation Jérôme Lejeune fait appel, et l’affaire arrive devant le Conseil d’Etat, le plus haut tribunal administratif de France. En novembre, le Conseil confirme l’interdiction, soutenant que la vidéo est « susceptible de troubler » des femmes ayant choisi d’avorter après un diagnostic positif de la trisomie 21.

La porte-parole du CSA refuse de s’exprimer sur le sujet. Le conseil affirme que sa décision a été prise en accord avec la loi française qui interdit la diffusion de message à caractère politique durant le temps de publicité. D’après le CSA, « Chère future maman » n’est pas considérer comme étant d’intérêt général car il présente un seul aspect du débat politique.

Ce n’est qu’un prétexte. Dans son rapport initial, publié le 25 Juin 2014, le CSA admet que le clip « présente un point de vue positif sur la vie des jeunes trisomiques et encourage la société à œuvrer à leur insertion et à leur épanouissement », message clairement d’intérêt général sans rien de politique.

Ce qui nous laisse uniquement le point de vue de l’auditrice traumatisée. Si l’argument utilisant tout sentiment subjectif suffisait, il deviendrait possible d’empêcher n’importe quel discours de revendication, et il y a fort à parier que les minorités dénigrées tels que les personnes atteintes de trisomie 21 seraient réduites au silence.

Pour la Fondation Jérôme Lejeune, l’affirmation que le clip provoque des sentiments de honte ne fait que confirmer sa vérité morale. Sa Directrice de la communication affirme que : « après la diffusion d’une vidéo d’enfants porteurs de trisomie 21 disant : «,je ne serai jamais normal, mais je pourrais quand même t’aimer », le sentiment de culpabilité devient si insupportable que la société le rejette. Ce sentiment inconscient de culpabilité est très courant chez tous ceux qui n’ont pas élevé la voix contre l’effort déployé pour éradiquer systématiquement les personnes porteuses de trisomie 21 ». La culpabilité peut parfois se révéler salutaire.

Ce mois-ci, la Fondation a fait appel de cette décision devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour violations de la liberté d’expression ainsi que discrimination génétique. Le fait que la France soit le seul pays ayant remis en cause le droit de diffuser ce clip est plutôt positif. Le clip a en effet été diffusé en France, Croatie, Irlande, Italie, Nouvelle-Zélande, Espagne et les Etats Unis. La France est le seul pays à l’avoir ainsi censuré.

La Cour Européenne accepte moins d’une requête sur dix, et la Fondation devra prouver qu’il y a eu préjudice, puisque le clip a bien été diffusé comme prévu en 2014. Cela ne devrait cependant pas poser problème, le CSA ayant dit que le but de l’interdiction était de dissuader les réseaux sociaux de publier de tels contenus. Plusieurs chaînes ont refusé de passer le clip “Chère Future Maman”, sous prétexte d’un manque de temps de publicité.

M. Ahmari est éditorialiste à Londres.

 

Cette actualité accentue le caractère d’urgence de la mobilisation Stop Discriminating Down qui diffuse une pétition pour défendre les enfants trisomiques devant l’ONU :