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Découverte de la trisomie 21 : Rappel des faits

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17 Mai 2022 Découverte de la trisomie 21 : Rappel des faits

Marthe Gautier, qui a participé à la découverte de la trisomie 21 aux côtés de Jérôme Lejeune, est décédée le 30 avril 2022. La Fondation Jérôme Lejeune a aussitôt publié un communiqué de presse pour saluer la mémoire de celle qui fut cosignataire de cette découverte.

Des articles de presse se sont fait le relai d’une polémique récente, portant atteinte à la mémoire de Jérôme Lejeune et au rôle majeur qu’il a joué dans cette découverte. Si ceux-ci vous ont perturbés et que vous souhaitez mieux comprendre, nous mettons à votre disposition cette analyse de la biographe de Jérôme Lejeune, Aude Dugast .

C’est le fruit de 10 années de travail et d’enquête sur la vie de Jérôme Lejeune, à partir des témoins directs des événements cités et de plusieurs milliers de documents historiques (Carnet du laboratoire, Journal intime, courriers entre Lejeune, Gautier et Turpin, etc.)

En 1952, Jérôme Lejeune est accueilli dans le service de pédiatrie du Pr. Turpin qui lui propose de consacrer ses recherches aux causes du mongolisme. Turpin a reconnu dans Jérôme Lejeune, son ancien stagiaire, un jeune médecin de talent et lui confie la consultation de ces patients dont on sait très peu de chose. Ce sont les déshérités de la science. Leur aspect physique si particulier, d’abord décrit par le Dr Seguin en 1844 comme « idiotie furfuracée« , probablement par référence à la mollesse des poupées de son, a ensuite donné à penser qu’ils entretenaient une certaine parenté avec les habitants de Mongolie, d’où le nom de mongolisme dû à sir Langdon Down, qui, en 1866, décrit « l’idiotie mongolienne« . Mais à l’évidence cette description raciste n’est pas satisfaisante et il est nécessaire de chercher les causes de ce mal qui frappe tant d’enfants.

La genèse de cette découverte

 Dès 1953, le Pr Turpin et le Dr. Lejeune mettent en évidence les relations des dermatoglyphes – lignes de la main et empreintes digitales – avec les caractéristiques de l’individu. Ces lignes qui ne changent jamais au cours de l’existence, sont structurées depuis les premiers stades du développement embryonnaire. En étudiant les dermatoglyphes des enfants mongoliens et grâce à un certain nombre d’autres observations (fréquence des leucémies, lien avec l’âge de la mère, grossesses géméllaires), ils en déduisent que l’anomalie survient dès la constitution de l’embryon, vraisemblablement avant le 15ème jour de la vie in utero. Ces observations conduisent Jérôme Lejeune à conclure qu’il s’agit bien d’un accident chromosomique, comme Turpin et Caratzali l’avaient envisagé dès 1937. Jérôme Lejeune cosigne avec Turpin 4 articles sur ce sujet en 1953 et 1954, puis en signe, seul, 6 l’année suivante et 3 avec Turpin, puis 14 nouveaux articles en 1956 et 2957. On peut dire qu’il travaille avec enthousiasme et efficacité. Le jeune stagiaire de recherche qu’il était en 1952 est devenu chargé de recherche en 1956. Il reste maintenant à prouver l’origine chromosomique du mongolisme déduite de toutes ces observations patiemment menées depuis plusieurs années par Jérôme Lejeune avec l’aide de Turpin. Si c’est bien d’un accident chromosomique dont il s’agit, il va falloir le démontrer en étudiant les chromosomes.

Or justement en 1956, la publication de Tjio et Levan, qui prouve l’existence de 46 chromosomes dans l’espèce humaine, va être une formidable opportunité pour cette recherche. D’autant que dans le service de Turpin, arrive une jeune cardiologue, Marthe Gautier, qui revient des Etats-Unis où elle a appris une nouvelle technique de culture de tissu. La technique est très utile mais encore imparfaite car elle ne permet pas de décompter facilement les chromosomes obtenus. Jérôme Lejeune, avec la collaboration à temps partielle de Marthe Gautier, travaille patiemment pour améliorer cette technique. Il parvient à trouver comment colorer intensément les chromosomes en violet pourpre pour les faire ressortir sur un fond absolument incolore et à améliorer les conditions de culture de cellules et de dispersion des figures mitotiques. Cela facilite l’observation et la prise des clichés et permet d’éviter les erreurs fréquentes dans le comptage des chromosomes.[1] Après deux années de tâtonnements avec Marthe Gautier, pour obtenir ces améliorations, il peut enfin vérifier les données de Tjio et Levan et étudier la garniture chromosomique des enfants mongoliens.

Le Carnet d’analyse du Laboratoire d’études nucléaires, laboratoire auquel sont rattachées ses recherches, qu’il commence le 10 juillet 1957, indique à la date d’analyse du 22 mai 1958, qu’il parvient à identifier pour la première fois sur un enfant mongolien la présence de 47 chromosomes. Il identifie un autre cas indiqué à la date du 13 juin 1958, mais précise pour celui-ci, de sa grande écriture : « syndrome intersexué », « aurait 47 chromosomes ». Il ne s’agit donc pas ici de mongolisme. Jérôme n’a pas le temps de confirmer cette première observation par d’autres car Turpin l’envoie au Canada et aux Etats-Unis pendant trois mois. Au Canada, il intervient au Congrès de génétique de Montréal puis à un Séminaire de génétique à la Mac Gill University. Ensuite il est invité par le Pr Beadle, dans son prestigieux service de l’Institut de Technologie en Californie, pour y donner un cours de génétique humaine à ses étudiants du 1er octobre au 19 novembre. Puis il doit aller à Denver, dans le service des Pr Puck et Tjio et finira sa tournée par quelques conférences, notamment au John Hopskins hospital à Baltimore.

Cette longue période hors du laboratoire n’est pas inutile pour ses recherches car Lejeune profite du Séminaire de génétique de la Mac Gill University pour discuter de l’effet observé sur ce caryotype d’enfant mongolien. Il discute avec quelques experts de l’hypothèse d’un chromosome surnuméraire ou d’une rupture préférentielle au niveau d’un point « faible »[2]. C’est si étonnant de voir un chromosome surnuméraire alors qu’on s’attendait, pour expliquer une déficience, à un chromosome manquant. Et comment être certain qu’il s’agisse bien d’un chromosome en plus et pas de deux morceaux d’un même chromosome, cassé en deux par une mauvaise manipulation ! Et puis un cas ne suffit évidemment pas pour affirmer quoique ce soit. Il faut confirmer cette première observation par d’autres, concordantes.

Il faut donc attendre le retour de Jérôme à Paris pour qu’en décembre 1958, quelques jours après son arrivée, ses recherches reprennent et montrent, sur deux nouveaux cas d’enfants mongoliens, l’existence d’un chromosome surnuméraire.

Après quelques hésitations, partagé entre la crainte d’une erreur d’observation ou d’analyse et la peur de se faire doubler, Turpin se laisse convaincre par Jérôme et accepte de présenter une note à l’Académie des Sciences. Le soir du 16 janvier 1959, Jérôme confie à son Journal : « Décidément les mongoliens semblent bien avoir 47 chromosomes. Hier de nouvelles photos ont achevé de me convaincre. La note pour l’Académie est écrite, prudente. »[3] Très simple, la note fait état de trois cas de mongolisme associés à la présence de 47 chromosomes, sous le titre : Les chromosomes humains en culture de tissus.[4] Elle est signée Lejeune, Gautier, Turpin. Cette note, si prudente et sans photo, a peu de retentissement et Jérôme a hâte de pouvoir confirmer cette première publication par de nouvelles observations.

Jérôme rédige une autre note en mars, où il décrit cette fois neuf cas. Cette seconde note est présentée à l’Académie des Sciences le 16 mars 1959 et confirme la première note de janvier.Ces résultats sont rapidement confirmés ensuite par l’équipe anglaise de Brown et Jacobs, en avril 1959, qui citent la première publication de Lejeune, Gautier, Turpin.

Enfin en avril 1959, ils publient la troisième note, dans le Bulletin de l’Académie de Médecine[5]. Cette fois, Jérôme écrit : « en conclusion, nous pensons pouvoir affirmer que le mongolisme est une maladie chromosomique, la première à être démontrée définitivement dans notre espèce. » Pour la première fois, dans cette publication longue et détaillée, Lejeune présente des photos de caryotypes à l’appui de la démonstration.

Ainsi de l’observation décrite dans la publication de janvier 1959, à la constatation en mars 1959, ils parviennent en avril 1959 à l’affirmation. Onze mois après que Jérôme ait observé pour la première fois la présence de 47 chromosomes chez un enfant mongolien.

Cette découverte ouvre un immense champ d’investigation pour la génétique moderne et pose les bases d’une nouvelle discipline : la cytogénétique. Jusqu’à présent les lois de l’hérédité humaine n’avaient pu expliquer la survenue d’une anomalie du matériel héréditaire comme le mongolisme. Dès lors, Jérôme Lejeune n’a plus qu’une seule ambition : trouver le plus vite possible le traitement qui soulagera les patients.

Bien que le succès de cette découverte revienne à Jérôme, pour l’intuition qui l’a guidé, l’immense travail d’analyse qui l’a conduit à rechercher la cause du mongolisme du côté des chromosomes, son travail minutieux sur les caryotypes, puis la rédaction des notes, il prend un soin pointilleux à remercier systématiquement Raymond Turpin et Marthe Gautier pour leur aide significative. Turpin qui lui a donné les moyens de mener ces recherches et Marthe Gautier « qui possédait à fond la technique de culture de tissus. »[6] Son  hommage est particulièrement appuyé dans la Leçon inaugurale qu’il prononce pour son élection comme Professeur et premier président de la toute nouvelle Chaire de génétique fondamentale en France. On le retrouve dans ses Titres et travaux, et l’introduction de sa Thèse es Sciences.[7] Malgré ces déclarations de Jérôme Lejeune, la communauté scientifique française et étrangère ne s’y trompe pas et reconnaît immédiatement, devant l’équipe, Jérôme comme le découvreur principal de la trisomie 21. Dès lors, les invitations, les prix et les nominations internationales vont se succéder.

La nomination de Jérôme comme Professeur de la Chaire de génétique fondamentale se fait à l’unanimité des membres de l’Académie des Sciences et de l’Académie de Médecine. Il s’agit d’une procédure dérogatoire car nul ne peut être nommé professeur de médecine sans avoir passé avec succès le concours de l’Internat, sauf l’auteur d’une découverte majeure.[8] En 1962, après que des émissaires du jury soient venus à Paris pour enquêter sur les origines de cette découverte (Lejeune est absent), le prix Kennedy est décerné à Jérôme Lejeune pour l’ensemble de son œuvre et son exceptionnelle contribution  à la génétique. Il reçoit ce Prix des mains du président Kennedy des Etats-Unis. Jérôme Lejeune recevra également pour ces travaux, en 1969, le William Allen Memorial Award, la plus haute distinction en génétique au monde, qui n’a plus jamais été décernée à un Français.

Il y a 60 ans, cette découverte a rendu espoir et dignité à des dizaines de milliers de parents d’enfants mongoliens.

Elle ne fut que la première page d’une longue aventure, au cours de laquelle Jérôme Lejeune fit d’autres découvertes avec son équipe, comme la Maladie du cri du chat. Une aventure scientifique et humaine, au service des milliers de patients pour lesquels Jérôme Lejeune a cherché toute sa vie, sans relâche, un traitement. Ce traitement qui leur rendrait « la liberté de l’esprit ». Le rêve de son existence.

 

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Lire aussi : « Questions / Réponses sur la controverse à propos de la découverte de la trisomie 21 »

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[1] Lejeune, Turpin, Gautier, Le mongolisme, 1er exemple d’aberration  autosomique humaine, in Annales de génétique, vol 1, 1959.

[2] J. LEJEUNE, Titres et Travaux, L’Expansion scientifique française, 1972, p.29.

[3] J. LEJEUNE, Journal intime, le 16 janvier 59.

[4] Les chromosomes humains en culture de tissus, LEJEUNE J., GAUTHIER M., TURPIN R. ; C. R. Académie des Sciences 248 ; 602‑603 ; Séance du 26 janvier 1959. Dans cette note, Gautier est écrit, par erreur, avec un h.

[5] J. LEJEUNE, M. GAUTIER et R. TURPIN, Le mongolisme, maladie chromosomique, in Bulletin de l’Académie Nationale de Médecine 143 (2nd trimestre 1959).

[6] J. LEJEUNE, Titres et Travaux, L’Expansion scientifique française, 1972

[7] Ceux qui aujourd’hui tentent de discréditer Jérôme Lejeune en affirmant qu’il n’a pas reconnu le rôle joué par Marthe Gautier dans sa maîtrise de la culture de tissus, ne connaissent pas ces textes ou sont de mauvaise foi. Nier une pareille évidence relève de la diffamation. Quant à conclure que grâce à sa maîtrise de la culture de tissus, Gautier, cardiologue qui n’a jamais étudié le mongolisme (aucune publication antérieure à celle de 1959 signée avec Lejeune), soit parvenue seule, avant toutes les équipes qui cherchaient depuis des années, à trouver les causes du mongolisme, il y a un fossé. La maîtrise d’un moyen technique ne fait pas la découverte. Enfin pour être plus précis : les personnes qui encouragent Marthe Gautier à  attaquer la mémoire de Jérôme Lejeune oublient un élément déterminant : Marthe Gautier n’a PAS été exclue de la publication. Marthe Gautier signe en second, ce qui est l’exacte place pour la contribution que fut la sienne. C’est peut-être son regret, mais c’est le reflet de la réalité. La réécriture de l’histoire, 60 ans plus tard, quand Turpin et Lejeune sont morts, ne sert pas la vérité.

[8] Jérôme Lejeune n’a pas passé son Internat, car il a échoué à plusieurs reprises à l’Externat.

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