« La France doit redevenir ambitieuse » Pr Arnold Munnich

Entretien avec le Pr Arnold Munnich, président du jury du Prix international Sisley-Jérôme Lejeune 2013, Professeur à l’université Paris-Descartes, chef du département de génétique de l’hôpital Necker-Enfants malades

 Arnold  MunnichFondation Lejeune: Le Prix Sisley – Jérôme Lejeune récompense chaque année depuis 4 ans des chercheurs émérites et des jeunes chercheurs qui se distinguent par la qualité de leurs travaux dans le domaine de la génétique et plus précisément dans celui des déficiences intellectuelles d’origine génétique comme la trisomie 21. Vous qui avez suivi en tant que président de l’association française de génétique clinique et de conseil en génétique, les grandes évolutions dans le domaine de la génétique depuis 30 ans. Quelles sont les plus marquantes? Quel est le rôle de la France ? 

Professeur Arnold Munnich : Notre pays a été précurseur dans le domaine de la génétique médicale. A la fin des années 50, la découverte du français, Jérôme Lejeune, a permis d’établir pour la 1ère fois au monde un lien entre un retard mental et un problème chromosomique. Cette découverte a posé les bases d’une nouvelle discipline, la cytogénétique, et ouvert un incroyable champ d’investigations pour la génétique moderne. Jérôme Lejeune a reçu pour cette découverte le prix Kennedy et le William Allen Memorial Award, la plus haute distinction en génétique au monde.

La France était pionnière aussi au début de l’élaboration de la carte génétique. Mais son rôle et sa visibilité se sont affaiblis depuis. Aujourd’hui, la France n’est pas bien positionnée sur le séquençage du génome. Or le séquençage a permis la découverte des gènes responsables d’un nombre croissant de mécanismes de déficiences mentales. La France accuse du retard aujourd’hui notamment pour les nouvelles méthodes de séquençage à haut débit qui permettent d’observer les altérations des gènes. En revanche, les Français sont particulièrement compétents lorsqu’il s’agit d’établir des corrélations entre la génétique et les tableaux cliniques.

FJL : Le lien entre la génétique et les patients : c’est bien la direction que vous avez privilégiée en créant l’Institut IMAGINE à Necker ?

AM : C’est exact. On peut aussi rappeler que le grand spécialiste de ce lien entre clinique et génétique a d’abord été Jérôme Lejeune lui-même. Il a joué un rôle très important, vraiment pionnier en la matière. C’était un chercheur mais aussi un médecin pour qui l’observation de ses patients constituait le cœur de sa pratique. C’est cette capacité d’observation qui fut déterminante dans ses travaux. La France possède un réseau de centres associant génétique moléculaire et génétique médicale, ce qui lui confère un avantage compétitif évident.

FJL : Partant de ce succès, comment faire encore mieux aujourd’hui ? De quoi les chercheurs ont-il besoin ?

AM : L’enjeu majeur est que l’on s’aperçoit qu’il y a pratiquement autant de gènes que de malades. Chaque malade représente un cas particulier. A la différence de la mucoviscidose où on retombe toujours sur le même gène, pour le retard mental, il y a peu d’enfants qui souffrent de la même chose. Donc chaque malade et chaque maladie est différente de la voisine. C’est complexe : d’une part on ne peut pas généraliser et d’autre part il faut payer très cher pour financer le séquençage. Ce qui me soucie le plus, c’est de constater que les besoins sont si grands en termes de financements et les ressources si faibles.

FJL : Vous êtes Président du jury du 4 ème Prix Sisley –Jérôme Lejeune. Quel est l’apport de cet évènement ?

AM : Très peu de fondations consacrent leurs travaux et leurs efforts au retard mental. Cet événement de la Fondation Jérôme Lejeune est très utile. Il permet de mettre en lumière la recherche sur les déficiences intellectuelles d’origine génétique et les avancées scientifiques enregistrées dans une perspective thérapeutique. Il permet aussi de développer la visibilité de pathologies qui concernent beaucoup de familles, et de diffuser des informations encourageantes pour elles. Il valorise les chercheurs, a pour ambition de susciter des vocations et de donner l’occasion de rencontres entre les acteurs institutionnels et opérationnels de la recherche.

FJL : Quelles sont les particularités du Prix 2013 ?

AM : Pour la 1 ère fois deux lauréats sont primés : le docteur Yann Hérault pour ses travaux sur des modèles de souris trisomiques et le professeur Lynn Nadel qui a mis au point des outils d’évaluation pour mieux comprendre les mécanismes du déficit des fonctions cognitives. L’édition de cette année exprime ainsi l’intérêt de la Fondation Jérôme Lejeune pour la recherche translationnelle (qui fait le lien entre la recherche fondamentale et sa traduction pour les patients), sa volonté forte d’améliorer les fonctions intellectuelles au bénéfice direct des patients et de leur famille.

FJL : Que pensez-vous de la récente effervescence de publications et de résultats encourageants dans le domaine de la trisomie 21, qu’il s’agisse des travaux de J. Lawrence, qui a réussi à réduire au silence le chromosome 21 surnuméraire, ou encore R. Reeves qui est parvenu à éliminer les symptômes de la maladie sur des souris grâce à l’injection d’une substance à la naissance ? Est-ce un pic éphémère, ou est-ce que cela traduit un intérêt nouveau des chercheurs dans ce domaine très spécifique ?

AM : ce sont des sujets de recherche nouveaux, qui créent une dynamique. La fatalité n’est plus de mise : ce n’est pas parce que c’est génétique qu’on ne peut rien faire. Là aussi on peut noter le rôle précurseur de la Fondation Jérôme Lejeune, qui il y a 15 ans s’est lancée, seule, en soutenant des équipes de recherche, sur la piste des traitements des déficiences intellectuelles d’origine génétique.

Par ailleurs le développement des méthodes d’analyse permet cette accélération : l’ouverture du champ des connaissances avec le séquençage, la réduction des coûts, la miniaturisation des systèmes, l’accélération des procédures. Tout cela à mon sens est remarquable. Derrière ces techniques, on découvre un très grand nombre de mécanismes différents de retard mental et chacun appellera des ripostes différentes. Il n’y aura pas une riposte unique.

FJL : Certaines pathologies bénéficient de plans nationaux de santé publique lorsque les responsables politiques y voient un enjeu de santé publique. Pour la trisomie 21, qui touche beaucoup d’enfants (la prévalence est de 1 conception sur 700 et de 1 naissance sur 2000) et qui inquiète en France plus de 800 000 femmes par an (n’étant pas une maladie héréditaire, elle peut toucher toutes les familles qui sont systématiquement inquiétées du fait de la généralisation des tests prénataux) que pensez-vous d’un Plan trisomie ?

AM : Sur le principe oui plus il y a de malades plus on peut se mobiliser. Avant même de parler de plan, il faudrait un volet trisomie 21 au plan national des maladies rares, afin de prendre en charge le poids social de la trisomie 21. Regardez ce qui est fait aux Etats-Unis : le plan santé voté il y a un an consacre un volet à la maladie d’Alzheimer. Dans ce cadre, un groupe transverse sur les maladies orphelines, principalement la trisomie 21, a été mis en place. Ce qui contribue directement à la promotion de la recherche sur la trisomie 21, car dans cette voie de recherche la problématique du nombre de patients est essentielle. Par ailleurs compte-tenu des implications avec la recherche sur la maladie d’Alzheimer, ce projet présente un intérêt évident pour la population générale.

Je ne vois pas aujourd’hui la France capable de prendre le pas des autres nations en vue de mener une politique de recherche ambitieuse. Quand je travaillais avec le président Nicolas Sarkozy, nous avons lancé le plan Alzheimer qui représentait un effort énorme. Aujourd’hui, avec 1 600 milliards de déficit, le gouvernement pratique le saupoudrage, à l’inverse d’une politique volontariste.

FJL : Que fait-on maintenant ? Sombre-t-on dans l’attentisme ou n’est-ce pas le moment justement de faire des choix stratégiques ? Est-ce que cela rejoint votre dénonciation cet été dans une tribune parue dans le Monde sur la loi autorisant la recherche sur l’embryon humain ?

AM : Je tenais surtout à démasquer les faux débats : que ce soit le mariage pour tous, la PMA pour tous, ou la recherche sur l’embryon. Ce sont des pseudo-avancées. Les vrais enjeux de recherche sont ailleurs, notamment dans le développement de centres d’excellence. Je ne le vois pas dans la politique actuelle car cette politique n’arbitre pas.

FJL : Pour vous, quelles sont les priorités ?

AM : La priorité est d’arrêter le saupoudrage qui conduit à l’inertie et à l’absence d’opportunités offertes aux chercheurs porteurs de projets innovants. Je rencontre une génération de jeunes chercheurs sacrifiée. Ils ne peuvent pas rester en France donc ils s’en vont hors de France. C’est une génération perdue.

FJL : Est-ce que à la modeste échelle de la Fondation Jérôme Lejeune, ce sont des éléments qui devraient être pris en compte ? Une ligne à suivre ?

AM : Oui. Jepense qu’une fondation telle que la Fondation Jérôme Lejeune a un rôle majeur, au même titre que d’autres fondations de recherche. C’est leur rôle que de montrer le chemin, d’ouvrir une voie que les autres n’ont pas le courage de prendre, d’attirer l’attention sur l’importance de ces pathologies, sur leur fréquence, parce que le retard mental touche un enfant sur 200, vous vous rendez compte ! Ce n’est pas une petite affaire. Il s’agit de se dire qu’il faut enclencher un effort considérable pour orienter, pour augmenter l’efficience, pour mutualiser les moyens. Il manque clairement en France une volonté politique, une ambition pour développer la recherche au service des patients atteints de la trisomie 21 et des autres déficiences intellectuelles d’origine génétique.

Arnold Munnich est Professeur à l’université Paris-Descartes,
chef du département de génétique de l’hôpital Necker-Enfants malades


Les Prix : Prix International Sisley-Jérôme LejeunePrix Jeune Chercheur Jérôme Lejeune
Les Lauréat du Prix International Sisley – Jérôme Lejeune 2013 :  Lynn Nadel – Université d’Arizona – Yann Hérault – Illkirch
Membres du Jury International Sisley-Jérôme Lejeune 2013
Lauréats du Prix Jeune Chercheur Jérôme Lejeune 2013 : Alexandra Trotier-Faurion, Elisabetta Aloisi, Aurore Thomazeau
Membres du jury du Prix Jeune Chercheur Jérôme Lejeune 2013.
Dossier de Presse 2013