Les « sans dents » d’hier sont devenus les « Gaulois réfractaires d’aujourd’hui

Alors que le gouvernement tente de répondre au mouvement des gilets jaunes sous le regard attentif des commentateurs, Jean-Marie Le Méné relève dans Valeurs actuelles une incompréhension de fond. Pour lui, ce mouvement  est une remise en cause profonde et totale du modèle mondialisé, indifférencié et transhumaniste. Une “revanche de l’histoire des hommes”.


Il est d’autant plus facile de qualifier la crise que nous traversons qu’on ne veut pas la traiter en profondeur. C’est le cas de la majorité des commentateurs qui s’en tiennent au diagnostic d’un contrat social affaibli et au remède d’un consentement à l’impôt renouvelé par la grâce d’un énième Grenelle. Bon courage ! Les véritables causes de la crise sont infiniment plus graves et nous sont fournies par l’événement lui-même. Il suffit de les lire.
On croyait s’être affranchi des contraintes de la géographie, des limites, de la démographie. La planète est devenue un village. Nous sommes des citoyens du monde. La fraternité universelle abolit les frontières. Toutes les décisions budgétaires, fiscales, financières se prennent au niveau international, en marge du rôle politique traditionnel. L’informatique, le numérique, le digital, le virtuel créent des nouveaux métiers qui rendront tous les anciens obsolètes. Même la médecine, la musique, la cuisine seront mille fois meilleures avec l’intelligence artificielle… L’univers des réseaux sociaux nous fournit des milliards de nouveaux prochains dont nous sommes solidaires par des liens invisibles. Nous sommes chez nous, chez eux. Ils sont chez eux chez nous. Tout est à tous. Tout est pour tous. La mondialisation est heureuse, altruiste et bienveillante. Si le monde est encore imparfait, c’est qu’il n’est pas encore assez mondialisé. Et pour respirer mieux, faisons un enfant de moins !

La géographie, première caractéristique du mouvement

Mais voilà que l’appartenance géographique est la première caractéristique du mouvement. C’est la France « périphérique » qui manifeste, pas celle des grandes métropoles et des aéroports internationaux, celle des déserts de la province, vidée, paupérisée, défigurée et devenue plus lointaine à nos yeux que New York, Pékin ou Dubaï. Cette France « pavillonnaire » où tout se vend mais rien ne s’achète, où les boulangeries et les lignes de chemin de fer ont disparu, où il faut prendre sa voiture pour aller (à 80 km/h) dans une grande surface, à l’école ou accoucher. Une France privée de ses industries délocalisées, de son agriculture trop chère, de sa pêche prédatrice. Une France de « nulle part » qui voudrait redevenir de « quelque part », retrouver un vrai visage de chair et de sang en lequel se reconnaître.

C’est peu dire que cette crise est aussi une revanche de l’histoire des hommes. On ne cesse de nous asséner que cette histoire-là est terminée, qu’il faut en finir avec cet homme diminué, honteux, minable des millénaires qui nous ont précédés et passer à l’homme 2.0. Le XXIème siècle, qui advient enfin, ne sera accessible qu’aux hommes augmentés. La technoscience s’invente une supériorité à toutes les autres disciplines, elle devient la seule clé d’interprétation du passé, du présent et de l’avenir. L’histoire n’est plus tragique, elle aussi devient heureuse, rachetée par un progrès ininterrompu qui la conduit vers un paradis retrouvé. Tout change, l’homme d’hier est mort et enterré. Un homme nouveau s’annonce pour une histoire nouvelle.

Mais ce ne sont pas ces espoirs-là que les manifestants sont venus chercher. La fable de l’homme nouveau dans un monde nouveau, on la leur a déjà servie ! Il suffit de se souvenir du quinquennat précédent qui a gagné le record des réformes dites sociétales c’est-à-dire des transgressions visant à faire triompher l’homme augmenté sur l’homme diminué. Les « sans-dents» en ont pris pour leur grade : libéralisation de la recherche sur l’embryon humain, renforcement de l’eugénisme, mariage homosexuel, extension du droit du genre, facilitation de l’euthanasie, pénalisation de ceux qui défendent la vie… Ce n’est pas exactement ce qu’ils attendaient ! Les « sans-dents » d’hier sont devenus les « Gaulois réfractaires » d’aujourd’hui. Cette vision transhumaniste qui les transforme en êtres désaffiliés, indifférenciés, déconstruits, simples particules dépourvues de sens dans le grand bouillonnement du vivant, modifiables à volonté pour rentrer dans la norme du marché, les Français n’en veulent pas. Ce hold-up idéologique leur enlève non seulement des raisons de vivre mais aussi des raisons d’engendrer, de se prolonger dans une généalogie, de se raconter. Plus rien ne vaut la peine puisque nous sommes privés d’histoire, c’est-à-dire à la fois de souvenirs et de projets.

Il va sans dire qu’au lendemain des manifestations des « gilets jaunes », la participation de la France à la COP 24 à Katowice ou au Pacte sur les Migrations de Marrakech sont à mille lieues des réponses de fond attendues. Quant aux réponses catégorielles, elles seront nécessaires mais pas suffisantes.