« L’homme, l’espèce la plus menacée de la création »

Après la chronique transhumaniste de Laurent Alexandre (Valeurs actuelles n° 4256), pour lequel la seule vérité est celle dictée par les plus forts, le président de la Fondation Jérôme Lejeune propose dans Valeurs actuelles une analyse plus nuancée de la rupture civilisationnelle que nous vivons.

La civilisation occidentale s’est – au long des siècles – construite sur le respect inconditionnel de la personne humaine. Depuis que le respect de la personne humaine est devenu relatif, à la suite de votes démocratiques qui ont renié la sagesse des Anciens (Hippocrate, 400 ans avant JC), la civilisation occidentale se déconstruit à vue d’œil. Comme s’il y avait une étrange corrélation entre la piètre opinion que nous avons de nous-mêmes et la vision de notre avenir bouché. Les siècles qui nous ont précédés reposaient sur l’hypothèse heureuse que l’homme pouvait avoir été créé par amour, à l’image et à la ressemblance de Dieu. Hypothèse incroyable mais crédible qui nous épargnait la mission épuisante d’avoir à nous définir nous-mêmes et qui nous obligeait – par amour de Dieu et non par goût – à la plus haute considération pour le dernier de nos semblables. Rien n’était parfait mais tout était ordonné et avait un sens. Le mal existait, il n’était pas en dehors de nous, on savait qu’il pouvait traverser le cœur de chacun d’entre nous, mais il s’agissait de le combattre de l’intérieur sans nous décharger hypocritement sur la mauvaise organisation de la société ou les relations sexuelles de nos grands-parents.
Depuis qu’il a souverainement décidé d’être son propre créateur, en abandonnant ses quartiers de noblesse divine, et de définir lui-même à quelle condition il « est », l’homme est devenu l’espèce la plus menacée de la création. Depuis que la Modernité a inventé la tyrannie du bonheur pour tous (cette idée neuve en Europe), dans un paradis terrestre contemporain qui ressemble à un parc d’attraction perpétuellement démodé, elle a créé l’enfer pour tous. L’homme étant devenu la variable d’ajustement d’une civilisation qui n’a plus de nom, l’homme n’est plus dans l’homme, le politique n’est plus dans le politique et Rome n’est plus dans Rome.

S’indigner de l’avortement et de l’expérimentation sur l’embryon ne traduit pas des tourments sentimentaux mais une angoisse ontologique sur la légitimité de l’être humain aujourd’hui. L’être humain jouit-il encore d’une quelconque prééminence dans le grand foisonnement de l’évolution du vivant et l’étalage de la technique ? Si c’est oui, alors il faut le dire vite parce que le marché a ciblé sa nouvelle frontière, le corps humain, une énergie renouvelable qui n’a pas de prix, qui n’a même plus aucun prix. La phase de la déconstruction de l’humanisme est achevée. La reconstruction d’un Homme nouveau (une fois de plus dans l’histoire) est déjà à l’œuvre.
Le monde occidental a accepté de n’avoir plus ni origine (avortement systématique de l’enfant dépourvu de projet parental), ni fin (euthanasie pour mettre un terme à une vie illimitée), ni sens (indifférenciation sexuelle). Il est devenu la proie de la révolution permanente du progrès, le jouet des exigences du marché et la victime de la dictature du droit. Dès lors que l’homme n’est plus rien, les institutions humaines n’ont plus de raison d’être au service d’une espèce en voie de disparition et le droit n’a pas davantage de raison d’être au service de la justice. Il s’agit seulement pour les Etats d’arbitrer l’éclosion du maximum de libertés individuelles capables de répondre à l’offre du marché des biotechnologies – par définition illimitée. L’Etat de droit n’a plus rien à voir avec ce qui est juste, c’est le triomphe du droit et la défaite de la justice. L’homme est en miettes mais chaque miette vaut de l’or. Le ventre des femmes est un nouvel eldorado. Le marché de la technoscience touche les dividendes de génocides permanents.

Irons-nous, la corde au cou, négocier les modalités de ce grand recommencement de l’humanité qui porte le nom de transhumanisme et de post vérité ? C’est finalement la vraie question aujourd’hui. Le dialogue avec la Modernité – dont nous avons dangereusement abusé – semble avoir touché ses limites. C’est le cas quand nous acceptons un modèle mythique de violence politique digne d’un dialogue de Thucydide. Si « la distinction spécifique du politique, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi », alors les votes de complaisance sur les questions ontologiques – auxquels nous avons cédé, soi-disant pour ne pas nous diviser – ont brouillé les pistes. Il s’est construit une relation scabreuse où ce sont nos adversaires qui montent la garde et nous qui baissons la nôtre. Nous avons «gagné» une liberté sous leur protection. Nous avons fait allégeance sur le plan culturel à des dominants qui définissent notre périmètre d’évolution et nous chargent même de faire avancer certains de leurs projets. Comme le poisson rouge dans son bocal, nous sommes en liberté surveillée, associée à une soumission à nos adversaires auxquels nous finissons par nous habituer. De ce fait, ils peuvent fort bien se dispenser d’être au pouvoir, en pratique ils y sont toujours.
Or, nous ne pouvons plus nous payer le luxe de cette liberté surveillée. Nous sommes dos au mur sur le plan spirituel, politique et démographique. L’enjeu est de s’opposer à cette destruction programmée du réel. Pour cela il est indispensable et urgent de poser à la fois des gestes et des paroles. Des gestes d’abord pour accrocher des réalisations concrètes à contre-pente. C’est ce que fait, par exemple, la fondation Jérôme Lejeune dans le domaine médical et scientifique en prenant soin des hommes « diminués » qui sont sacrifiés par ceux qui veulent créer des hommes « augmentés ». Il faut ensuite accompagner ces gestes par les paroles nécessaires. C’est le plus difficile. Mais seules ces paroles sont capables de réconcilier nos contemporains avec une philosophie réaliste. Et elle seule est capable de nous sauver du néant. De nous sauver la vie.


Jean-Marie Le Méné

Président de la Fondation Jérôme Lejeune