Monsieur le Président du CSA, défendez-les !

Fin janvier, Mariette, élève avocate, a choisi de défendre, au concours national de plaidoirie pour les droits de l’Homme du Mémorial de Caen, la liberté d’expression de personnes trisomiques. Rencontre avec cette élève avocate de la vie.

Pourquoi avoir choisi la liberté d’expression bafouée comme sujet de votre plaidoirie ?

La censure du CSA a été un électrochoc. Je n’en revenais pas. Étant grande sœur d’une adorable petite fille trisomique j’ai conscience de la difficulté qu’ont les personnes trisomiques pour être acceptées telles qu’elles sont. Alors, la censure du CSA m’a mise en colère, d’autant qu’elle était fondée sur des motifs incompréhensibles. C’est une réelle déception de constater qu’aujourd’hui la trisomie 21 est mise de côté par nos institutions. Pour moi, en refusant aux personnes trisomiques de prendre la parole librement à la télévision, le CSA ne les soutient pas ; c’est pourtant un des rôles essentiels de cette autorité administrative. J’avais besoin d’exprimer ma profonde déception face à cette décision injuste. Cette plaidoirie était également l’occasion de faire part d’une valeur fondamentale que l’on m’a transmise : le respect de chaque personne quelle que soit sa différence. Enfin, je désirais surtout exprimer l’idée communiquée par le spot « Chère future maman » selon laquelle la trisomie et le bonheur ne sont pas incompatibles.

Avez-vous eu des échos (positifs/négatifs) au sujet de votre plaidoirie au sein du concours ?

En choisissant la liberté d’expression des personnes trisomiques, j’avais conscience que mon sujet n’était pas conventionnel. Cependant, je n’étais pas là pour le principe du concours mais plutôt pour exprimer des convictions. Je pense d’ailleurs que l’originalité de mon sujet m’a démarquée par rapport aux autres candidats, plaidant essentiellement contre des atteintes aux droits de l’Homme relevant d’actes de torture et de barbaries. Suite à ma sélection à Versailles, j’ai été agréablement surprise par les félicitations spontanées d’élèves avocats de mon école. Je ne m’attendais pas du tout à ce que ma génération apprécie et encourage un tel sujet. C’est un vrai espoir pour l’avenir ! Au mémorial de Caen, il m’a d’ailleurs semblé que l’enthousiasme s’est confirmé, alors même que je n’avais pas gagné. J’ai en effet eu la surprise de recevoir en nombre les félicitations de personnes d’horizons totalement différents.

Connaissiez-vous la Fondation Jérôme Lejeune avant de prendre connaissance de l’affaire du CSA ?

J’ai appris l’existence de la Fondation Lejeune grâce à ma petite soeur Madeleine. À sa naissance, il y a 9 ans, mes parents ont souhaité qu’elle soit suivie par un médecin spécialiste de la trisomie 21. Ils se sont alors rapprochés de la Fondation et ont été chaleureusement accueillis par le Docteur Jeanne Toulas. À cette époque médecin pédiatre de la Fondation, le Docteur Toulas les a aidés sur le chemin de la trisomie. L’institut Lejeune a été pour eux un véritable lieu d’écoute et de réconfort.

 

dearChère future Maman : la suite…

Comme annoncé dans la lettre de décembre, à la suite de la censure du CSA, un groupe de jeunes trisomiques préparent une lettre pour le Défenseur des Droits où ils rappelleront la discrimination dont ils ont été les victimes en particulier vis-à-vis d’autres personnes handicapées ayant, elles, leur place sur les chaînes publiques.

Ils rediront aussi qu’ils sont des citoyens et qu’à ce titre, ils ont le droit de s’exprimer librement.

 

 


 

« La liberté d’expression bafouée » : extraits de la plaidoirie de Mariette Guerrien-Chevaucherie

Nous ne sommes pas aujourd’hui à l’autre bout du monde, dans les ténèbres de Guantanamo. Nous sommes à Paris, en France, berceau de ce qui fait notre fierté, les droits de l’Homme.

Le 25 juin 2014, le CSA a censuré un court métrage de sensibilisation à la trisomie 21 « Chère future maman » où des personnes trisomiques nous disent qu’elles sont heureuses.

Le Conseil a censuré ce témoignage en considérant « qu’il ne relève pas de la publicité. Bien qu’ayant été diffusé à titre gracieux, il ne peut pas non plus être regardé comme un message d’intérêt général, puisqu’en s’adressant à une future mère, sa finalité peut paraître ambiguë et ne pas susciter une adhésion spontanée et consensuelle ».

Parce qu’elles apparaissaient heureuses, les personnes trisomiques se sont vues retirer le droit de s’exprimer librement au sein des écrans publicitaires.

Sur ce constat, je soulève devant vous le non-respect de l’article 14 de la Convention qui interdit les discriminations.

Pour se justifier, le CSA retient trois arguments.

Il considère en premier lieu que ce message n’est pas d’intérêt général. Mais qu’est-ce que l’intérêt général ? L’intérêt général, c’est l’intérêt de la société dans son ensemble, le vôtre, le mien, celui des personnes handicapées.

Je considère qu’il est dans l’intérêt général que « la capacité des enfants trisomiques à propager du bonheur autour d’eux » soit connue de tous.

En deuxième lieu le CSA avance que la finalité de ce message « peut paraître ambiguë et ne suscite pas une adhésion spontanée et consensuelle ».

Alors oui, ce spot peut mettre mal à l’aise. Il dérange. Il culpabilise. Des spots choquants sont diffusés sur les écrans télévisés, notamment les courts métrages sur la sécurité routière qui nous glacent le sang. Qui oserait dire qu’ils sont inutiles ? Qui oserait dire qu’ils ne culpabilisent pas les mauvais conducteurs ?

Le CSA les autorise car il est évident que nous sommes réceptifs aux messages de sensibilisation qu’ils transmettent. Si toutes les émissions devaient susciter une telle adhésion, imaginez-vous toutes les suppressions qu’il faudrait réaliser! En troisième lieu, le CSA conclut en énonçant que ce message « s’inscrivant dans une démarche de lutte contre la stigmatisation des personnes handicapées, aurait pu être valorisé, par une diffusion mieux encadrée et contextualisée, par exemple au sein d’émissions ».

De quel droit une parole doit-elle être contextualisée ? Parce qu’Inès est trisomique alors sa parole est bridée, rangée bien soigneusement dans les documentaires scientifiques. La trisomie 21 fait peur car elle est méconnue, car elle marque la différence, car elle n’est pas normale. Mais qu’est-ce que la normalité ?

Monsieur le Président du CSA, défendez les ! Défendez le droit des personnes handicapées de s’exprimer librement et par tous les canaux de communication possibles ; défendez leurs droits à se faire connaître, à se faire aimer !

En bridant leur liberté d’expression vous les condamnez à l’oubli ; le grand public doit savoir que l’on peut être handicapé et heureux !

Je ne souhaite de votre part, aucune pitié ni aucune complaisance. C’est de sagesse dont il est question aujourd’hui. Le Professeur Jérôme Lejeune, pionnier de la génétique moderne, découvreur de la trisomie 21, n’en a pas manqué.

Pour lui, la trisomie 21 a été le combat d’une vie. Monsieur le président du CSA, pour l’honneur de l’institution que vous représentez, pour la liberté d’expression des personnes handicapées, annulez courageusement votre décision.

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