The Washington Post : Le « droit » d’être épargné de toute culpabilité

 

Le « droit » d’être épargné de toute culpabilité

 

 

De George F. Will, Chroniqueur, 2 décembre 2016

Le mot « inapproprié » est employé de façon de plus en plus inappropriée. Il est utile pour désigner les manquements aux bonnes manières et autres normes sociales, par exemple le fait de porter du blanc après la fête du Travail ou d’utiliser la fourchette à salade pour l’entrée. Mais l’adjectif est devenu une tromperie laissant faussement croire à une certaine gravité. Son caractère vague ne camoufle pas mais au contraire marque l’étroitesse morale de celui qui l’utilise.

Un tribunal français[1] a démontré à quel point l’utilisation de ce terme pouvait être « inappropriée », signe de fuite intellectuelle et de lâcheté morale. Le tribunal a en effet affirmé qu’il était inapproprié de faire quelque chose pouvant déranger les personnes qui tuent leurs bébés avant la naissance pour des raisons qui sont, dirons-nous, inappropriées.

Les diagnostics prénataux permettent aux femmes enceintes d’être informées d’éventuelles pathologies dont leurs futurs bébés pourraient être atteints, notamment la trisomie 21. Elle touche le génome : elle est causée par une anomalie chromosomique et provoque une déficience mentale associée à des caractéristiques physiques particulières, comme un faible tonus musculaire, une petite taille, une nuque plus épaisse et des yeux bridés. Il y a quelques années encore, les personnes porteuses de trisomie 21 étaient appelées les mongoliens.

Ils font maintenant partie de la catégorie des personnes « à particularités». Pourtant, ce dont ils ont le plus besoin n’a rien d’extraordinaire : chacun doit comprendre qu’ils ont des aptitudes, pour arrêter de les tuer in utero.

La trisomie 21, bien qu’elle reste rare, fait partie des maladies génétiques les plus fréquentes : 49,7 cas pour 100 000 naissances. 90% des enfants détectés in utero porteurs de trisomie 21 sont avortés. Les fentes labiales ou palatines, ou « becs de lièvre », 72,6 cas pour 100 000 naissances, diagnostiquées in utero sont aussi parfois des raisons d’avorter.

En 2014, à l’occasion de la Journée mondiale de la trisomie 21 (21 mars), la Global Down Syndrome Foundation a diffusé[2] une vidéo de deux minutes nommée « Dear Future Mom » visant à rassurer les femmes enceintes ayant appris que leur bébé était porteur de trisomie 21. Plus de 7 millions de personnes ont vu la vidéo sur Internet dans laquelle l’une de ces femmes déclare : « J’ai peur. Quelle sera la vie de mon enfant ? » Des enfants atteints de trisomie 21 de plusieurs pays affirment alors à la femme que son enfant la prendra dans ses bras, parlera, ira à l’école, lui dira qu’il l’aime et qu’il « pourra être heureux, comme moi, et tu seras heureuse aussi ».

L’État français ne trouve pas cela à son goût. Le tribunal a jugé que la vidéo était, attention, « inappropriée » pour la télévision française. Le tribunal a confirmé une décision du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel interdisant la diffusion de cette vidéo en tant que publicité. Le tribunal a en effet affirmé que cette présentation d’enfants atteints de trisomie 21 heureux pouvait « peser sur la conscience des femmes ayant fait des choix personnels différents en accord avec la loi ».

Ainsi, le tribunal confond sphère privée et sphère publique. Dans de nombreux pays, « la bureaucratie des âmes sensibles » fait respecter le droit relativement nouveau d’être protégé de tout ce qui pourrait déranger, même des blagues inappropriées. Et ce droit a pris tellement d’importance que nous en sommes arrivés à cette situation : une vidéo faisant passer un message positif, c’est-à-dire que les personnes atteintes de trisomie 21 peuvent être heureuses et procurer du bonheur, doit être supprimée parce que cela met mal à l’aise certaines personnes ayant choisi de les empêcher de vivre.

Cette vidéo sur la trisomie 21 remet en question le consensus selon lequel l’avortement d’un bébé n’est pas plus grave que de retirer une tumeur de l’estomac. Les voir en image est convaincant. Les échographies aussi permettent de se rendre compte que les doigts qui bougent et le cœur qui bat ne sont pas seulement les organes d’un « fœtus ». Ils sont un bébé. Toymaker Fisher-Price, le fabricant de vêtements pour bébés OshKosh, McDonald’s et Target ont mis en scène des publicités avec des enfants porteurs de trisomie 21 . Le tribunal français les interdirait probablement.

Le tribunal a en fait affirmé que la vie des personnes porteuses de trisomie 21 et, par extension, la vie de nombreux autres handicapés, comptaient moins que la sérénité des personnes ayant agi suivent ces trois dangereux principes. Le premier, la vie des personnes handicapées ne vaut pas la peine d’être vécue. Le second, la vie des personnes handicapées n’est pas importante par rapport au désir des parents d’avoir un enfant sans particularités, c’est-à-dire sans anomalie. Le troisième, le gouvernement devrait faire taire les enfants atteints de trisomie 21 pour ne pas nuire au droit des autres à ne pas être dérangés par le fait qu’ils ont tué au nom de l’un de ces deux principes « inappropriés », voire les deux.

[1] Le Conseil d’Etat

[2] [C’est l’association Coordown et la Fondation Jérôme Lejeune  qui sont à l’origine du projet et de la réalisation de la vidéo]

 

Pour revoir la vidéo « Chère future maman », cliquez ici